
Se laisser danser
Le butô n'est pas une danse que l'on apprend. C'est une manière de laisser le corps se souvenir — et c'est ce qui le rapproche si étroitement du tantra.
Le butô apparaît au Japon à la fin des années 1950, sous l'impulsion de Tatsumi Hijikata et de Kazuo Ohno, dans un pays qui sort de la guerre et de la bombe. La première pièce, en 1959, fait scandale. On nommera cette danse ankoku butō — « danse des ténèbres ».
Elle refuse tout ce que la danse occidentale valorise : la ligne, la virtuosité, l'élévation, la beauté convenue. Elle cherche un corps qui ne démontre rien. Lent, courbé, traversé, habité par ses métamorphoses. Un corps qui a une mémoire et qui la laisse remonter.
Nous n'enseignons pas le butô comme une technique de scène, et nous ne formons pas des danseurs. Ce que nous en retenons, c'est la question qu'il pose : et si l'on cessait de danser, pour se laisser danser ?
Le butô demande une lenteur extrême — parfois quelques centimètres en plusieurs minutes —, une attention à l'infime, et une disponibilité à devenir autre chose : cendre, animal, vieillard, fleur. C'est très exactement le geste tantrique : quitter le faire pour l'être, et laisser le corps se souvenir de ce que le mental a oublié.
Cette lenteur a un effet immédiat et déroutant. À cette vitesse, on ne peut plus tricher : chaque micro-mouvement devient perceptible, pour soi comme pour les autres. Beaucoup de participants découvrent là une sincérité corporelle dont ils ignoraient qu'elle leur manquait.
Cela commence toujours par un ralentissement. On marche, très lentement, jusqu'à ce que la marche cesse d'être un déplacement pour devenir une sensation. Puis viennent les images : le guide propose une matière, un état, une métamorphose, et le corps y répond comme il peut.
Il n'y a rien à réussir et personne ne regarde pour juger. La plupart du temps, les yeux sont mi-clos et l'espace est en pénombre. Ce qui se joue est intérieur ; ce qui se voit n'en est que la trace.
Les séances durent entre trente minutes et une heure et demie, et se terminent toujours par un temps d'immobilité et une parole déposée. Comme pour la transe, le retour fait partie de la pratique.
Il donne accès à des états que la danse habituelle recouvre. Des participants y rencontrent une lourdeur, une vieillesse, une animalité, parfois une joie très ancienne — sans que rien de tout cela ait été cherché.
Sur le plan tantrique, son apport est précis : il enseigne la présence dans la lenteur, et c'est cette qualité de présence que l'on retrouve ensuite dans le massage tantrique. Un toucher lent et un mouvement lent demandent exactement la même chose.
Aucune expérience de danse n'est requise, et il vaut mieux ne pas en avoir trop : les danseurs formés sont souvent ceux qui ont le plus de mal à cesser de bien faire.
La rencontre entre tantra et butô est au cœur de Peau d'Âme, cinq jours qui associent le butô au massage tantrique. Le butô apparaît aussi ponctuellement dans nos autres stages, comme temps d'ouverture.
Non, et une formation de danse est parfois un obstacle. Le butô ne demande aucune technique : il demande de la lenteur et de la disponibilité.
On danse dans le même espace, mais personne n'est spectateur : tout le monde pratique en même temps, généralement les yeux mi-clos et dans la pénombre.
Son nom — danse des ténèbres — le laisse croire. En pratique, il traverse toute la gamme, y compris la joie. Il refuse simplement la joliesse.
Des vêtements souples qui ne gênent pas, et de préférence unis. Le butô se pratique le plus souvent pieds nus.
Moins qu'on ne l'imagine en termes d'effort, davantage en termes de tenue : rester très lent sollicite les appuis. Chacun ajuste, et il est toujours possible de s'asseoir.
Toute première participation est précédée d'un entretien téléphonique. Il est gratuit, sans engagement, et c'est souvent là que tout se clarifie.